L’Homme Rare : entretien avec Clarisse Perotti Reille

À l’occasion de la parution de L’Homme Rare – Au temps de l’IA, Clarisse Perotti Reille, directrice générale du DEFI, revient sur la réflexion qui traverse son ouvrage. De la rupture technologique aux transformations du travail et de la création, elle nous invite à déplacer le regard au-delà de ce que l’intelligence artificielle pourrait remplacer.

Vous écrivez que nous ne vivons pas une révolution technologique de plus, mais un véritable changement de civilisation. Qu’est-ce qui vous a convaincue que l’IA constituait une rupture d’une autre nature ?

L’IA constitue une rupture car, jusqu’à aujourd’hui, les innovations technologiques concernaient essentiellement l’extérieur de l’être humain : les infrastructures, notre environnement, l’électricité… L’IA, elle, a cette faculté de s’immiscer dans notre raisonnement, nos émotions, nos réactions ou encore nos relations aux autres.

C’est ce qui en fait, selon moi, un véritable changement de civilisation : pour la première fois, une technologie peut intervenir dans des dimensions telles, qu’elle peut parfois remplacer l’humain.

À mesure que l’IA rend accessibles et abondantes des capacités qui étaient jusqu’ici coûteuses, longues à acquérir ou profondément humaines, que bouleverse-t-elle dans notre manière de travailler, de créer et, plus largement, d’attribuer de la valeur ?

Aujourd’hui, l’IA suscite une forme de fascination lorsque l’on constate ses facultés créatives. Mais ces capacités vont progressivement se démocratiser si bien que produire facilement des contenus deviendra la norme. La définition et le positionnement de la valeur vont donc nécessairement évoluer.

Elle se déplacera vers des domaines où l’IA ne peut pas aller, vers ce que j’appelle dans le livre « l’irréductiblement humain » : le sens, le jugement, le goût, la créativité, mais aussi la relation aux autres, dont on voit qu’elle constitue une aspiration de plus en plus forte.

Les entreprises vont donc devoir réfléchir à la manière de construire leur offre autour de ces nouvelles valeurs.

Face à ces bouleversements, vous opérez pourtant un changement de perspective : plutôt que de vous demander uniquement ce que l’IA risque de remplacer, vous interrogez ce qu’elle pourrait, à l’inverse, rendre plus précieux. En quoi l’IA nous oblige-t-elle à repenser ce qui fait réellement la valeur ?

Tout d’abord, par tempérament, j’aime trouver des solutions. On ne peut évidemment pas exclure que nous allions vers un monde dystopique. On voit d’ailleurs émerger des débats autour d’une IA menaçante pour l’humanité.

Mais je ne souhaite pas me placer uniquement dans cette perspective. Je préfère chercher d’autres voies, et réfléchir à la manière dont l’IA peut apporter quelque chose de positif, sans que les êtres humains, les sociétés ou les entreprises se retrouvent submergés.

D’où la nécessité, pour les entreprises, les citoyens et les dirigeants de nos sociétés, de bien identifier ce qu’il faut absolument préserver, les domaines dans lesquels il ne faut pas laisser entrer l’IA, mais aussi de développer ce qui est profondément humain. C’est ainsi que nous pouvons dessiner un chemin vers un avenir positif.

Ce déplacement de la valeur ouvre-t-il finalement de nouvelles perspectives pour les individus, les créateurs et les marques ? Et la mode française a-t-elle des atouts particuliers à faire valoir dans ce nouveau monde ?

J’en suis absolument convaincue. Pour fréquenter les créateurs et les marques de mode, je ne connais aucun qui n’ait pas des valeurs fortes, un enracinement culturel ou la volonté d’exprimer une vision puissante.

La France dispose justement d’un patrimoine culturel extraordinaire et occupe aujourd’hui une place de premier plan dans la mode mondiale. Elle a donc une véritable carte à jouer : son patrimoine, son enracinement et ses valeurs sont précisément des atouts dans la construction d’une collaboration positive avec l’IA. Encore faut-il en prendre conscience et les mobiliser avec enthousiasme, volonté et dynamisme. Ce dont nous avons hérité et ce avec quoi nous vivons ne relève pas simplement du « nice to have », ce sont de véritables atouts stratégiques.

Les créateurs ont ainsi la possibilité d’élargir leur univers au-delà de la seule production de vêtements, vers d’autres champs, notamment culturels, avec une composante qui devient essentielle : favoriser des relations humaines, physiques, sincères et fondées sur la confiance. Il ne s’agit pas de s’aventurer sur des territoires qui leur seraient totalement étrangers, mais de regarder ce qu’ils portent déjà en eux et de le mettre en œuvre.

Il en va de même pour les marques. Elles doivent regarder ce qui constitue leur ADN et s’appuyer sur ces forces pour étendre leur territoire et agréger autour d’elles une véritable communauté qui se reconnaît dans leurs valeurs.

À travers L’Homme Rare, Clarisse Perotti Reille propose ainsi moins de prédire ce que sera un monde façonné par l’intelligence artificielle que de nous donner des repères pour y trouver notre place. Une réflexion qui se prolonge dans l’ouvrage, jusqu’aux perspectives ouvertes pour les industries créatives et les marques françaises.

Pour aller plus loin

→ Découvrir notre présentation de L’Homme Rare – Au temps de l’IA
Retour sur les grandes réflexions qui traversent l’ouvrage et le regard porté par Clarisse Perotti Reille sur les transformations liées à l’IA.

→ Poursuivre la réflexion avec L’Homme Rare – Au temps de l’IA
Retrouvez l’ouvrage en ligne.

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