Dans son nouvel essai, la directrice générale du DEFI propose une lecture des transformations provoquées par l’intelligence artificielle et de leurs conséquences sur l’économie, la société et la création. Loin d’opposer progrès technologique et disparition de l’humain, L’Homme Rare s’intéresse à un autre phénomène : à mesure que l’IA rend certaines capacités abondantes, elle redéfinit aussi ce qui devient rare, et donc précieux.
L’intelligence artificielle va-t-elle augmenter nos capacités ou nous remplacer ? Stimuler la création ou l’uniformiser ? À mesure que ses usages se généralisent, le débat tend souvent à opposer deux récits : celui d’une révolution technologique porteuse de progrès et celui d’une machine menaçant progressivement de se substituer à l’humain.
Dans L’Homme Rare – Au temps de l’IA, Clarisse Perotti Reille choisit de dépasser cette opposition. Son point de départ est pourtant sans concession : l’IA n’est pas un outil supplémentaire. Elle intervient désormais dans des facultés que nous pensions profondément humaines (apprendre, raisonner, créer, juger, imaginer ou décider) et participe d’une transformation technologique, économique, géopolitique et sociale plus vaste.
Prendre la mesure de la rupture
Le livre commence ainsi par décrypter les technologies à l’œuvre et les nouveaux rapports de puissance qu’elles dessinent, avant d’en observer les conséquences sur les entreprises, le travail et les individus.
Cette analyse ne minimise ni les bouleversements à venir, ni leurs risques : dépendance cognitive, concentration du pouvoir, fragilisation du lien social ou encore uniformisation. Mais elle ne conduit pas pour autant à envisager l’avenir sous le seul prisme du remplacement.
C’est progressivement la notion même de valeur qui se trouve interrogée.
Ce que l’abondance rend rare
Car une autre transformation se joue en creux. Lorsque produire un texte, une image, une analyse ou du code devient presque instantané et peu coûteux, ce qui faisait hier la valeur d’une compétence, d’un métier ou d’une création peut-il rester inchangé ?
L’Homme Rare invite alors à renverser le regard. Plutôt que de chercher uniquement ce que l’IA pourrait nous enlever, l’ouvrage observe ce que cette nouvelle abondance pourrait rendre plus difficile à reproduire et, par conséquent, plus précieux.
Ce déplacement ouvre des questions qui dépassent largement la technologie. Que vaut l’expertise lorsque la connaissance devient immédiatement accessible ? Où se situe la création lorsque la production d’images et de contenus devient presque illimitée ? Que devient le lien lorsque la machine s’interpose jusque dans nos relations ? Travail, information, éducation, création, attention, confiance : ce sont finalement nos critères de valeur eux-mêmes que l’IA oblige à reconsidérer.
Le livre esquisse alors un autre horizon. Le jugement, le goût, l’imagination, l’émotion ou la capacité à donner du sens pourraient ne pas constituer les derniers bastions d’un humain concurrencé par la machine, mais devenir précisément ce sur quoi investir davantage.
La création au cœur du nouvel équilibre
C’est ici que la réflexion rencontre directement la mode et, plus largement, les industries créatives.
Si l’image devient abondante, qu’est-ce qui fait encore une image forte ? Si chacun peut générer un récit, qu’est-ce qui fait une identité singulière ? Et lorsque les mêmes technologies deviennent accessibles à toutes les marques, où se construit encore la différence ?
Mode, design, luxe, cinéma, musique, architecture ou métiers d’art occupent ainsi une place particulière dans L’Homme Rare. Non parce qu’ils seraient protégés de la révolution technologique, mais parce qu’ils travaillent précisément avec l’imaginaire, l’émotion, le goût, l’expérience, le désir et le sens.
Pour les marques françaises, cette réflexion ouvre à son tour un champ stratégique. Comment utiliser l’IA sans diluer ce qui les distingue ? Sur quoi construire leur valeur lorsque produire plus vite, plus facilement et davantage ne suffit plus à créer de la différence ? C’est à partir de ce constat que la dernière partie de l’ouvrage explore de nouvelles perspectives pour la mode française et propose une feuille de route aux marques.
Nourri notamment par les observations de Clarisse Perotti Reille à SXSW et par ses échanges avec chercheurs, entrepreneurs, créateurs et marques, L’Homme Rare ne propose donc pas de choisir entre confiance et défiance face à l’IA. Il invite plutôt à regarder ce qu’elle rend possible, pour mieux discerner ce qu’elle pourrait rendre plus précieux.
Retrouvez L’Homme Rare – Au temps de l’IA
